Lutte biologique contre l'aleurode dans les poinsettias - Quelle aide peut-on espérer des plantes-pièges

Avant que vous n'entamiez la lecture de cet article, je dois vous prévenir qu'il est nettement plus long qu'à l'habitude et que ce n'est probablement pas quelque chose que vous pouvez lire d'une traite, le temps d'une pause-café. J'y parle des essais de lutte biologique contre l'aleurode (" mouche blanche " dans des cultures de poinsettias en 2006, des essais qui ont accaparé l'essentiel de mon temps d'août à novembre. Vu le temps que j'ai passé au milieu des poinsettias, il m'a semblé que ces essais méritaient que je leur consacre un article d'une longueur proportionnelle. Alors, armez-vous d'un peu de patience. J'ai bon espoir que les pages qui suivent contiennent suffisamment de matière intéressante non seulement pour les producteurs de poinsettias, mais aussi pour les producteurs d'autres cultures qui pourront y voir des possibilités.

L'année dernière, à peu près à cette époque, j'ai écrit un article sur des essais de lutte biologique qui avaient porté, en 2005, sur 3 cultures de poinsettias au milieu desquelles on avait installé des plants d'aubergine et de tomate pour essayer d'attirer les aleurodes et de fournir des " nids " aux agents de lutte biologique (ALB) qui se nourrissent d'aleurodes. Dans la foulée de ces premiers essais, nous avons voulu explorer plus avant cette idée et nous l'avons proposée à un groupe de producteurs de poinsettias en juin 2006. Vous remarquerez que je parle à la première personne du pluriel. Ce " nous " désigne un groupe de personnes et d'entreprises qui sont représentatives du secteur de la lutte biologique en Ontario :

  • Mike Short, d'EcoHabitat (firme de consultants en lutte antiparasitaire)
  • Ann Marie Cooper, de Plant Products,
  • Margarethe Fast, de Global Horticultural
  • David Neal, de Koppert Canada

Le " nous " inclut aussi les 12 producteurs qui ont accepté de nous faire confiance et de travailler avec nous durant la saison 2006, pour voir s'il est possible de mieux comprendre les mécanismes de la lutte biologique dans les poinsettias et découvrir si le concept de plante-piège présente un éventuel intérêt dans ce secteur de production.

Notre intention était d'établir une procédure uniformisée de lutte biologique dans la culture du poinsettia. Nous avons donc cherché à procéder de la même façon dans le plus grand nombre possible d'aspects du programme, chez tous les producteurs.

Plantes-pièges

Nous avons choisi l'aubergine comme plante-piège parce que les essais de 2005 avaient montré qu'elle attirait les aleurodes beaucoup plus que ne le faisait la tomate. Neuf des 12 producteurs ont installé des plants d'aubergine au milieu de leur culture de poinsettias, à raison de 1 plant par 1 000 pi2 (densité de peuplement finale). La variété d'aubergine utilisée était la variété naine " Baby Bell " de la compagnie Stokes Seeds. Elle réclamait moins de soins que les variétés commerciales utilisées l'année précédente.

Utilisation d'agents de lutte biologique (ALB)

Les guêpes parasitoïdes Encarsia formosa (ennemies de l'aleurode des serres) et Eretmocerus mundus (ennemies de l'aleurode Bemisia argentifolii) ont été les principaux ALB introduits dans les serres. Deux autres ALB ont été utilisés, mais seulement à titre d'appoint :

  • la guêpe parasitoïde Eretmocerus eremicus, qui s'attaque aux deux espèces d'aleurode, l'aleurode des serres et l'aleurode Bemisia argentifolii (aussi appelé aleurode de la patate douce)
  • l'acarien prédateur Amblyseius swirskii, qui vient d'être mis au commerce.

Taux d'introduction

Nous avons déterminé les taux d'introduction des ALB en fonction des résultats des essais de 2005. Les deux guêpes parasitoïdes ont été introduites aussi vite que possible après la plantation des poinsettias. Chez les producteurs qui avaient acheté des boutures sans racines, les lâchers d'ALB ont eu lieu 1 semaine environ après le placement des boutures dans le médium d'enracinement. Chez les producteurs qui avaient acheté des boutures racinées, les premiers lâchers d'ALB ont eu lieu la semaine même du repiquage des boutures dans les pots.

  • Encarsia a été introduite au rythme de 0,15 adulte/pi2/semaine pendant 6 semaines, puis de 0,1/pi2/semaine pendant les six semaines suivantes.
  • Les taux d'introduction d'Eretmocerus étaient du double de ceux d'Encarsia (0,3/pi2/semaine pendant 6 semaines et 0,2/pi2 pendant les 6 semaines suivantes).

Un producteur en a utilisé plus que ce qui est indiqué ci-dessus et un autre en a utilisé moins.

Coût

Le coût de la lutte biologique est le facteur dont dépendra le plus le succès de cette approche à se répandre et, idéalement, il faudrait qu'il ne dépasse pas de beaucoup celui des pesticides. De nos conversations avec plusieurs producteurs, nous avons estimé que le coût auquel il faut s'attendre quand on lutte contre les aleurodes avec des pesticides était de 0,10 $/pi2; nous avons donc cherché à demeurer au-dessous de ce seuil. Aux taux d'introduction indiqués plus haut, nous sommes arrivés à un coût d'environ 0,08 $/pi2, ce qui nous laisse un peu de marge au cas où il faudrait rajuster le programme.

Dépistage

Nous avons inspecté minutieusement les cultures (et les plantes-pièges) une fois par semaine pour y dénombrer les aleurodes, tant les formes adultes qu'immatures (larves développées). L'inspection portait sur la totalité du plant de poinsettia et si un seul aleurode (adulte ou immature) y était découvert, le plant était déclaré infesté. Quant aux plants d'aubergine, l'inspection portait sur trois feuilles et sur le point végétatif. Nous avons mis fin au programme de dépistage la semaine 43 (fin octobre), stade auquel nous avions déjà une bonne idée du résultat final du programme de lutte.

Résultats

La lutte biologique contre l'aleurode a parfaitement fonctionné chez neuf des 12 producteurs de poinsettias, sans aucun recours aux pesticides. Chez les trois producteurs qui ont dû employer un peu de pesticides, deux n'ont effectué que des pulvérisations mineures, d'" appoint ", en novembre. Le troisième a connu des problèmes d'aleurode au début d'octobre et a dû recourir aux pesticides à ce moment-là.

La figure 1 montre, pour chaque serre, le pourcentage de poinsettias présentant au moins un aleurode durant les semaines 31-43. Je sais que le graphique a l'air compliqué avec l'enchevêtrement des 12 tracés qui représentent les 12 serres, mais on peut le simplifier (du moins mentalement) si on se contente de regarder le cercle rouge qui indique les dénombrements finals des 9 serres qui ont réussi à combattre les aleurodes sans pesticides. Le niveau d'infestation de 20 % sous lequel ces 9 serres sont restées semble représenter le niveau d'aleurodes que les producteurs peuvent tolérer et, bien que cela puisse laisse penser qu'il y a beaucoup de plantes infestées, il était en réalité difficile de trouver les aleurodes dans ces cultures. Ce résultat rejoint les conclusions des travaux de l'Université Cornell, datant du milieu des années 1990, qui avaient montré qu'un niveau d'infestation de 10 % n'était pratiquement pas décelable (ils avaient examiné un certain nombre de feuilles, jusqu'à 6, par plant, alors que nous avons inspecté toute la plante).

Figure 1. Pourcentage de plants de poinsettias infestés par des aleurodes, par semaine

Figure 1. Pourcentage de plants de poinsettias infestés par des aleurodes, par semaine

Équivalent des textes de graphique

Que s'est-il passé dans les 3 serres où il a fallu utiliser un peu de pesticides?

  • D'abord, si nous regardons les deux serres dans le cercle jaune de la figure 1, on s'aperçoit que l'échec de leurs programmes de lutte biologique n'est que très partiel. Elles ont appliqué des pesticides en novembre, essentiellement comme mesure d'appoint.
    • Dans l'une, une seule pulvérisation de DynoMite a dû être faite, mais plus par " sécurité " que par nécessité, puisque les ALB exerçaient un bon niveau de parasitisme sur l'aleurode des serres et l'aleurode Bemisia argentifolii.
    • Dans l'autre, une variété de poinsettia, la MarbleStar, est devenue très infestée et il a fallu faire plusieurs pulvérisations pour régler le problème. Pour une quelconque raison (peut-être à cause de résidus de pesticides), les ALB ont été incapables de décimer les aleurodes sur cette variété.
  • Pour ce qui est de la troisième serre, plusieurs facteurs se sont mis de la partie. Le plus crucial est peut-être celui qui a fait ressortir le côté " arme à double tranchant " des plantes-pièges. En effet, il est indispensable de bien soigner et de bien arroser ces plantes qui sont dans certains cas assiégées par un très grand nombre d'aleurodes (surtout l'aleurode des serres). Les plantes-pièges qui ne sont pas maintenues en bonne santé peuvent devenir un problème au lieu d'être une solution.

L'autre remarque qui concerne chacune des trois serres est le niveau initial de la population d'aleurodes. La figure 2 montre le pourcentage de poinsettias infestés d'aleurodes dans les 12 serres au cours de la première semaine du dépistage. Les serres 1, 2 et 3 sont celles qui ont dû appliquer des pesticides à la fin du cycle de culture. Bien qu'on n'ait pas encore assez d'information pour en être sûr, il se pourrait qu'un seuil précoce soit utilisable pour prévoir les chances de réussite d'un programme de lutte biologique chez les poinsettias. C'est là un point que nous aimerions examiner de plus près en 2007.

Figure 2. Pourcentage de plants de poinsettias infestés, dans chaque serre, la première semaine.

Figure 2. Pourcentage de plants de poinsettias infestés, dans chaque serre, la première semaine.

Équivalent des textes de graphique

Et les plantes-pièges dans tout cela? Au cas où vous vous poseriez cette question, les trois serres qui n'ont pas utilisé de plantes-pièges ont réussi à produire une culture de poinsettias sans recourir aux pesticides. Quant aux producteurs qui ont utilisé les plantes-pièges, un certain nombre d'observations sont à faire :

  • Les plants d'aubergine ont un pouvoir attractif extraordinaire sur l'aleurode des serres. Dans plusieurs serres, il n'était pas rare que des plants d'aubergine (figure 3) portent des centaines (adultes et immatures), alors que les plants de poinsettias qui les entouraient (et les touchaient) n'en avaient pratiquement pas. Le niveau de parasitisme des aubergines par l'aleurode des serres a été excellent. En outre, l'aubergine a non seulement joué son rôle de plante-piège, mais aussi de plante-banque, en permettant la reproduction des guêpes Encarsia qui avaient été introduites. Mais, attention, si elles ne sont pas surveillées et bien soignées, les aubergines peuvent devenir presque trop attractives et être infestées au point que les aleurodes se rabattent sur les poinsettias. Deux serres ont utilisé certains ALB, dont Eretmocerus eremicus et A. swirskii, pour limiter la prolifération des aleurodes.

Figure 3. Aleurodes des serres adultes (à gauche) et pupes parasitées, sur des plants d'aubergine utilisés comme plantes-pièges.

Figure 3. Aleurodes des serres adultes (à gauche) et pupes parasitées, sur des plants d'aubergine utilisés comme plantes-pièges.

 

Figure 3. Aleurodes des serres adultes (top) et pupes parasitées, sur des plants d'aubergine utilisés comme plantes-pièges.

  • Du côté de l'aleurode Bemisia argentifolii, les résultats ont été moins encourageants. Certes, on a dénombré plus d'adultes de cette espèce sur les aubergines que sur les poinsettias (surtout au début de la culture), mais leur reproduction était faible et des formes immatures de l'insecte ont rarement été trouvées. Une explication possible est que l'aleurode Bemisia argentifolii se serait acclimaté au poinsettia, car il vit sur cette culture depuis de nombreuses générations chez les producteurs de boutures (d'où proviennent les populations de cette espèce d'aleurode chaque année). De ce fait, il faudra sans doute attendre un bon moment avant que l'aleurode Bemisia argentifolii ne fasse de l'aubergine son site de reproduction de choix.
  • L'autre point à noter concernant les plantes-pièges est que, même si elles n'ont pas montré qu'elles amélioraient la réussite des programmes de lutte biologique (3 producteurs qui n'ont pas utilisé de plantes-pièges ont eu d'aussi bons résultats que ceux qui les ont utilisées), un certain nombre de producteurs vont sans doute continuer de les utiliser comme outil de dépistage, comme plante indicatrice et comme outil éducatif très efficace pour leurs employés.

Quelle a été l'efficacité de la lutte biologique contre les aleurodes dans les serres qui ont utilisé cette méthode, comparativement aux serres qui ne l'ont pas utilisée? C'est là une question qui nous a préoccupés dès le début, surtout sachant que 2006 n'avait pas été une année de fortes infestations d'aleurodes. Au cours de la semaine 44, une fois le dépistage terminé dans toutes les serres pratiquant la lutte biologique, j'ai passé une semaine à faire des dépistages dans 10 serres qui avaient employé des pesticides contre les aleurodes. Les résultats de ces dépistages sont indiqués dans la figure 4, qui est identique au graphique de la figure 1, sauf qu'elle porte sur une semaine de plus.

Figure 4. Pourcentage de poinsettias infestés d'aleurodes dans les serres ne pratiquant pas la lutte biologique (semaine 44), comparativement à celles qui l'ont pratiquée.

Figure 4. Pourcentage de poinsettias infestés d'aleurodes dans les serres ne pratiquant pas la lutte biologique (semaine 44), comparativement à celles qui l'ont pratiquée.

Équivalent des textes de graphique

Les croix rouges représentant la semaine 44 montrent le profil des problèmes d'aleurode dans les serres qui n'ont pas pratiqué la lutte biologique. La similitude entre les résultats de la semaine 43 dans les serres pratiquant la lutte biologique et ceux de la semaine 44 montre que les méthodes biologiques ont été, en 2006, aussi efficaces que les pesticides.

Quelles leçons les producteurs peuvent-ils tirer de ce travail? Pour les producteurs de poinsettias chez qui l'aleurode Bemisia argentifolii est le principal ravageur, il nous reste beaucoup de choses à élucider et il serait prématuré de recommander la lutte biologique à tous les producteurs, sans distinction. Pour les producteurs d'autres cultures chez qui l'aleurode des serres est le principal aleurode ravageur, je pense qu'il y a des raisons de croire que cela pourrait être une stratégie très utile si on l'applique avec soin.

Des questions se posent encore, bien sûr, et nous espérons répondre à certaines d'entre elles grâce aux autres essais commerciaux menés en 2007. Par contre, il y a des questions qu'il vaut mieux confier à des chercheurs travaillant en laboratoire, mieux armés pour comprendre comme tout cela fonctionne. Et justement, c'est agréable de voir que nos travaux ont retenu l'attention des chercheurs et qu'ils ont inspiré deux projets du niveau du doctorat, l'un à Cornell (sur l'emploi des aubergines pour protéger les poinsettias contre l'aleurode des serres et l'aleurode Bemisia argentifolii) et l'autre à l'Université de la Colombie-Britannique (étude de l'aleurode Bemisia argentifolii dans les cultures de poivrons). Il se passera peut-être plusieurs années avant que ces projets n'aboutissent et livrent leur fruit aux producteurs, mais ils promettent de faire progresser notre compréhension des potentialités offertes par les plantes-pièges en tant qu'outil de lutte antiparasitaire dans les cultures en serre.

 


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