Prévenir la résistance aux fongicides

Les agents pathogènes des plantes peuvent manifester une résistance aux fongicides tout comme les insectes peuvent développer une résistance aux insecticides. La plupart du temps, le gène de résistance est déjà présent dans la population à de très faibles quantités et, à la suite d'expositions répétées, les souches résistantes d'un organisme pathogène survivent et se multiplient alors que les souches sensibles sont éliminées. Il vient un temps où les souches résistantes deviennent dominantes au sein de la population d'organismes pathogènes et la lutte antiparasitaire devient inefficace. Il existe cependant des différences majeures entre l'apparition de la résistance aux fongicides et l'apparition de la résistance aux insecticides.

Dans le cas des insecticides, presque tous les produits présentent un risque d'apparition de résistance, s'ils sont surutilisés. Dans le cas des fongicides toutefois, il existe un large spectre de risques potentiels, selon la composition chimique du produit et son mode d'action (c.-à-d. comment le fongicide exerce son action et à quel endroit sur le champignon). La résistance aux fongicides était inconnue jusqu'au début des années 1970, alors qu'une nouvelle classe chimique a été introduite. Les produits de cette catégorie, les benzimidazoles, avaient l'avantage, par rapport aux anciens fongicides, d'être systémiques. Cela signifie qu'ils sont assimilés par la plante et diffusés dans celle-ci lui procurant ainsi une protection à long terme tout en éliminant les maladies présentes. Malheureusement, ce n'est pas uniquement ce qui les différencie des autres catégories de fongicides. Ils s'attaquent aux champignons en agissant sur le mécanisme de division cellulaire à un site bien précis de ces derniers.

C'est le fait d'avoir un seul site d'action qui rend les benzimidazoles si sensibles à la résistance. Une seule mutation modifiant ce site d'action peut provoquer la formation d'une souche de champignon qui n'est pas sensible au fongicide, c'est-à-dire que la souche devient donc résistante. En fait, c'est ce qui s'est produit. La résistance à ce groupe de fongicides s'est manifestée quelques années à peine après leur introduction sur le marché. Dans les serres, on connaît bien certains de ces produits comme le Benlate (bénomyl), qui a été homologué au début des années 1990, et, plus récemment un produit apparenté, Senator (thiophanate-méthyl).

Pourquoi la résistance aux fongicides n'était-elle pas préoccupante avant l'introduction des benzimidazoles? Les premiers fongicides (dont beaucoup sont encore couramment utilisés et très efficaces) avaient un mode d'action très différent et agissaient souvent sur plusieurs sites du champignon. Les possibilités qu'une mutation génétique se produise à de nombreux sites et inhibe l'action de ces produits sont négligeables. Globalement, ces produits sont décrits comme ayant des modes d'action multiples et les risques d'apparition de résistance à ces produits sont très faibles. Les produits de cette catégorie homologués pour utilisation en serres au Canada comprennent notamment le Daconil (chlorothalonil), le Captan et le cuivre. Il existe d'autres produits associés à un faible risque d'apparition de résistance, bien que leur mode d'action ne soit pas bien compris. Il s'agit de Aliette (fosétyl aluminium) et de Milstop (bicarbonate de potassium).

Depuis la mise au point des benzimidazoles, beaucoup d'autres classes chimiques de fongicides ont été mises au point. Bon nombre de ces produits plus récents sont également classés comme ayant un seul mode d'action et présentent par conséquent des risques d'apparition de résistance. En fait, la résistance à bon nombre de ces produits est documentée. Il s'agit notamment des produits suivants :

  • Les phénylamides; ex. : Subdue Maxx (métalaxyl)
  • Les dicarboxymides; ex. : Rovral (iprodione)
  • Les inhibiteurs de déméthylation (également appelés inhibiteurs de stérols); ex. : Nova (myclobutanil)
  • QoIs (aussi appelés strobilurons); ex. : Compass (trifloxystrobine)

Le fait d'être conscient du problème est une chose, intervenir en est une autre. On connaît un certain nombre de stratégies utiles pour retarder l'apparition de la résistance aux fongicides. Certaines d'entre elles sont plus ou moins applicables aux cultures en serres du Canada, mais il vaut tout de même la peine de comprendre les concepts qui sous-tendent ces différentes méthodes.

Les fongicides à un seul mode d'action présentent des risques élevés à ce chapitre et ne doivent pas être utilisés seuls, mais mélangés en cuves ou en alternance avec d'autres produits. L'utilisation de deux modes d'action différents réduira la survie des souches de champignons qui sont résistantes. La difficulté avec cette façon de faire c'est qu'on ne dispose pas d'un grand choix de fongicides homologués et, dans certains cas, un seul produit est parfois homologué contre une maladie en particulier. Les fabricants de pesticides commencent toutefois à commercialiser de nouveaux fongicides qui sont en fait un prémélange de deux produits différents, afin justement de réduire les risques d'apparition de résistance. Plusieurs de ces produits sont ainsi en voie d'être homologués au Canada.

Il est important aussi de limiter le nombre d'applications des produits à haut risque. On voit souvent maintenant sur les étiquettes des nouveaux fongicides des restrictions concernant les fréquences de traitement. Toutefois, comme pour la stratégie qu'on utilisait auparavant, cette méthode sera efficace pourvu qu'on puisse avoir accès à une variété de fongicides homologués ayant différents modes d'action. Lorsqu'il n'y a qu'un seul produit efficace d'offert, les risques de surutilisation sont très élevés.

Si possible, les fongicides à haut risque devraient être utilisés comme phytoprotecteurs, avant que la maladie se déclare. Mais si l'on considère que les récents fongicides à un seul mode d'action exercent une action curative très efficace, cela semble paradoxal. Mais plus la population de champignons pathogènes est élevée, plus les risques de sélection de souches résistantes sont élevés. Il s'agit de l'approche opposée à celle qui est recommandée pour réduire les risques de résistance aux insecticides, où l'on déconseille les traitements préventifs. Dans le cas des maladies fongiques toutefois, cette méthode est plus efficace, à la condition toutefois d'y avoir recours lorsque les conditions sont propices à l'apparition de la maladie.

La lutte intégrée contre les maladies fongiques est l'un des outils les plus importants à la disposition des producteurs pour limiter l'apparition de la résistance aux fongicides. Cette appellation englobe un grand nombre de méthodes, notamment la lutte biologique, l'utilisation de variétés résistantes, les mesures d'assainissement, etc. Les producteurs en serre, plus que tous les autres producteurs, disposent cependant d'un moyen additionnel pour lutter contre les maladies et, par ricochet, pour réduire les risques de résistance aux fongicides.

Dans les serres, il est possible de régler les conditions du milieu d'une manière beaucoup plus poussée qu'à l'extérieur. Et l'environnement est critique au déclenchement des maladies. Une bonne compréhension de la biologie de la maladie et des conditions environnementales qui lui sont favorables constitue la première étape à tout programme de lutte. Les conditions au-dessus du sol comme l'humidité, la température, la circulation de l'air, l'irrigation, l'espacement entre les plants et l'intensité de l'éclairage peuvent avoir un effet sur l'apparition des maladies foliaires comme la pourriture, le blanc, la tache foliaire, le mildiou et la rouille. Les conditions du milieu racinaire comme le pH, les teneurs en sels, la température, la rétention d'eau et la teneur en oxygène ont une incidence sur l'apparition des maladies des racines et de la couronne.

Bon nombre des conditions favorables à l'apparition des maladies sont souvent peu propices à la croissance de la culture et sont donc une source de stress pour cette dernière. Les plants stressés sont plus vulnérables aux maladies que celles qui croissent dans des conditions environnementales optimales.

Tous les producteurs doivent être conscients des risques de résistance aux fongicides et doivent mettre en place des stratégies pour en réduire les conséquences. Bien que de nombreux nouveaux produits présentent des risques élevés en matière de résistance, nous disposons encore d'un certain nombre d'anciens produits pour lesquels on n'a encore jamais signalé de résistance ou qui présentent de faibles risques seulement. Il faudrait donc utiliser ces produits pour réduire la pression pour la sélection exercée par les fongicides à haut risque. Les méthodes de lutte intégrée et en particulier la gestion de l'environnement devraient jouer un rôle de premier plan dans les stratégies visant à réduire l'apparition de la résistance.

 


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