Agriculture environnementale

Sous quel angle devrait-on considérer l'interaction entre l'agronomie et l'environnement? La plupart des producteurs agricoles que nous connaissons sont de véritables environnementalistes, c'est-à-dire qu'ils éprouvent une vraie passion pour la terre, puisque cette dernière exerce un effet direct sur leur gagne-pain et leur famille. Les agriculteurs, en tant que protecteurs de premier plan du paysage rural, doivent constamment cultiver des terres saines et productives pour assurer leur prospérité économique. En même temps, la plupart d'entre eux exploitent des entreprises familiales qui se transmettent entre générations, ce qui signifie que la volonté d'assurer la santé de leur ferme (sur le plan économique et environnemental) pour la relève est majeure. Alors que les producteurs agricoles possèdent ou louent la majorité des terres dans le sud de l'Ontario, la plupart d'entre eux comprennent aussi qu'ils ont la responsabilité d'être les « intendants » de ces terres au nom de la collectivité.

Quand on parle des exploitations agricoles, on aborde le plus souvent le sujet sur la base des fermes individuelles ou de l'ensemble des fermes. Bon nombre d'observateurs ont tendance à négliger de considérer la question à une échelle régionale. Lorsque des enjeux environnementaux se manifestent, toutefois, c'est à l'échelle régionale ou du bassin versant qu'ils sont le plus souvent détectés, et non sur les sites individuels. Ces questions « d'échelle » peuvent être difficiles à gérer, car à l'intérieur d'un même bassin versant, par exemple, on retrouve un grand nombre d'individus, qui gèrent chacun différentes superficies et ont recours à différents modes de production. Les fermes fonctionnent en système, même si on n'y pense pas toujours sous cet angle-là. La taille de l'exploitation, le matériel agricole utilisé, l'agencement des cultures, la présence ou l'absence d'animaux d'élevage, la distance accrue entre les exploitations agricoles, etc., tout cela contribue aux caractéristiques du système agricole. Les agriculteurs cultivent souvent des sols de nature différente en s'éloignant de leur ferme d'origine. Ils doivent adapter leur gestion en fonction de types de sols, de topographie et de systèmes de drainage, etc., qu'ils connaissent moins. Les agriculteurs peuvent détenir ou louer des sites dans différents bassins versants et les caractéristiques de ces derniers peuvent varier grandement. Cela signifie que chaque agriculteur peut travailler auprès de groupes ayant des idées différentes. Cela contribue à compliquer quelque peu les relations et à rendre plus difficile l'atteinte des objectifs de réduction de l'empreinte environnementale laissée par les pratiques agricoles. Cela peut aussi compliquer le concept de responsabilité partagée et signifier que les intervenants dans les différents bassins versants ont avantage à se regrouper en fonction de leur compatibilité personnelle et de celle de leurs systèmes agricoles pour parvenir à s'entendre sur les solutions permettant de remédier au problème qui a été cerné. Il n'est certes pas facile d'intégrer le système agricole à celui du bassin versant, mais cet angle offre aussi de nouvelles avenues.

Les enjeux peuvent toutefois être difficiles à cerner dans le cas des bassins versants à grande échelle. Ainsi, à l'échelle des Grands Lacs (figure 1), il peut être ardu de figurer comment faire travailler ensemble les différents propriétaires et partenaires concernés.

À des échelles plus facilement gérables, cependant, comme le ruisseau à l'arrière de la ferme, ou ce qui pourrait être considéré comme des sous-bassins versants, il peut être intéressant d'envisager des démarches en collaboration (figures 2 et 3). Certains points doivent être pris en compte quand on essaie de relier des systèmes agricoles à des systèmes de bassins versants. Ce sont probablement ces sous-bassins versants que les collectivités comprennent le mieux. Bien que les décisions de gestion soient prises à l'échelle du champ, la collectivité peut constater le résultat cumulatif de ces décisions prises au niveau du champ, des sous-bassins versants ou dans le ruisseau de la cour arrière de la ferme. Si on considère les champs comme de minis bassins versants, ou des blocs de bassin versant, on peut aussi considérer l'eau comme non seulement quelque chose à évacuer quand c'est trop mouillé ou à utiliser comme ressource quand c'est sec, mais on peut aussi commencer à envisager des possibilités d'améliorer la gestion de l'eau.

Figure 1. Principaux bassins versants des Grands Lacs

Figure 1. Principaux bassins versants des Grands Lacs

D'autre part, si on envisage les enjeux à l'échelle du champ, les changements positifs qui sont apportés dans les fermes individuelles à l'intérieur du bassin versant peuvent se révéler moins utiles à l'amélioration globale de tout le bassin versant ou des sous-bassins versants. Les agriculteurs et les décideurs peuvent avoir besoin d'étudier les enjeux à l'échelle du bassin versant et de trouver les lieux et les pratiques qui ont le plus d'impact dans le paysage commun. Si on envisage les enjeux sous cet angle, on peut peut-être trouver des moyens permettant de cibler des démarches dans certains endroits critiques.

Figure 2. Bassin versant le long de la rive sud-est du lac Huron.

Figure 2. Bassin versant le long de la rive sud-est du lac Huron.

Figure 3. Bassin versant de Gully Creek

Figure 3. Bassin versant de Gully Creek

Dans le numéro de juin 2015 du CSA News, une publication sur les cultures, les sols et l'agronomie distribuée par l'American Society of Agronomy, Madeline Fisher écrit sur des travaux en cours visant à déterminer quelles sont les meilleures solutions pour réduire les pertes d'éléments nutritifs et l'érosion dans un système entier de bassin versant. Elle se réfère à des travaux réalisés par une équipe de chercheurs de l'USDA-ARS incluant Mark Tomer en Iowa. Ces chercheurs ont mis au point un outil appelé Agricultural Conservation Planning Framework (ACPF) (northcentralwater.org/acpf). Sur ce site Web (en anglais seulement), on peut visionner un webinaire sur l'outil et son fonctionnement.

L'outil va au-delà de l'agriculture de précision pour toucher à la « conservation de précision » dans le cadre de laquelle sont formulées des stratégies de conservation mises en place dans un bassin versant aux endroits où elles sont le plus efficaces (ex. : drainage contrôlé, talus, zones riveraines, abandon de terres, etc.). On tient ainsi compte que bien que chaque parcelle de terrain dans le bassin versant devrait être aménagée pour accroître la santé du sol, l'infiltration de l'eau et la capacité de rétention d'eau du sol, etc., les structures de contrôle de l'eau dans le bassin versant doivent être placées dans des endroits stratégiques pour être le plus valables (figure 4). Cela incite les gens et les groupes à travailler ensemble pour trouver les solutions les plus pertinentes en matière de gestion des bassins versants.

Figure 4. Pratiques de conservation dans les bassins versants qui permettent d'optimiser la circulation de l'eau et de réduire les pertes de sol et d'éléments nutritifs dues à l'érosion (Journal of Soil and Water Conservation).

Figure 4. Pratiques de conservation dans les bassins versants qui permettent d'optimiser la circulation de l'eau et de réduire les pertes de sol et d'éléments nutritifs dues à l'érosion (Journal of Soil and Water Conservation).

La pyramide indique qu'à la base tous les propriétaires terriens devraient travailler de manière à améliorer la santé du sol, ce qui permettra le recyclage de plus d'éléments nutritifs et favorisera une meilleure infiltration d'eau et une plus grande capacité de rétention d'eau et d'éléments nutritifs. L'amélioration de la santé du sol est très avantageuse pour l'exploitant et contribue à réduire globalement le stress environnemental associé au système de production. L'étage au-dessus montre comment et où remédier aux pertes en eau à l'échelle du champ de manière à réduire les pertes de sol et d'éléments nutritifs. L'autre étage encore au-dessus porte sur les endroits où l'eau circule, soit les endroits du bassin versant où des structures pourraient être installées pour retenir l'eau qui s'écoule avant qu'elle n'atteigne les eaux de surface. La pyramide indique surtout comment gérer les points de contrôle de l'eau qui permettent le mieux d'empêcher le sol et les éléments nutritifs d'atteindre les eaux de surface.

Le but principal de cette démarche est de déterminer une série d'outils et de pratiques qui peuvent être discutés et mis en place par le groupe dans le bassin versant de manière à obtenir collectivement un résultat optimal. L'outil tient compte du type de sol, de la topographie du terrain, des caractéristiques hydrologiques, des pratiques culturales, etc. Le système d'imagerie LiDAR (détection et télémétrie par ondes lumineuses) à haute résolution peut aussi être utilisé pour aider à comprendre comment l'eau se déplace dans le bassin versant et pour trouver les endroits où les installations seront le plus efficaces.

Les agriculteurs s'inquiètent évidemment entre autres de l'effet que ces mesures peuvent avoir sur les superficies cultivables et sur les coûts qui leur sont associés. Dans le cadre des travaux qui ont mené à l'élaboration de l'outil en question, l'équipe de chercheurs a fait des essais sur quatre sites en Indiana. Avec un objectif de réduction de 40 % des quantités d'azote dans les eaux de surface, l'outil a calculé que la culture devrait être abandonnée sur seulement 3 à 4 % de la superficie du bassin versant. Cela suffit pour se conformer à la stratégie de contrôle de l'eau permettant de satisfaire la réduction visée dans l'apport d'azote pour tout le bassin versant une fois que toutes les mesures mentionnées à la figure 4 ont été mises en place.

Le projet s'est toutefois heurté au problème de l'accroissement des locations à court terme. Bon nombre de propriétaires terriens ne comprennent pas la nécessité d'investir (ou ne le souhaitent pas) dans des structures visant à réduire l'érosion du sol et les pertes d'éléments nutritifs. En outre, il se peut qu'ils ne comprennent pas l'effet des diverses décisions de gestion sur l'érosion du sol et la perte d'éléments nutritifs. Pour cela, les exigences permettant d'atténuer ces pertes peuvent ne pas faire partie des ententes de location. La mise en place d'un tel système qui profite à tous exige que les individus et les groupes travaillent ensemble pour cerner d'abord puis contrer les problèmes. Cette façon de faire est profitable à bien des égards puisque nous partageons le paysage rural des bassins versants et que l'on obtient de bien meilleurs résultats par la collaboration, plutôt que par l'application de mesures ponctuelles et isolées qui peuvent s'avérer coûteuses et inefficaces.

Voilà donc un concept intéressant qui mériterait qu'on s'y arrête puisque nous tentons de maintenir et d'améliorer la profitabilité de nos exploitations agricoles tout en nous occupant des enjeux collectifs auxquels nous devons faire face actuellement en ce qui concerne la présence d'azote et de phosphore dans l'eau.


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